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THUNDART : la France choisit MBDA et Safran pour sa frappe longue portée

Le 15 juin 2026, la direction générale de l’Armement a tranché. Pour remplacer son vieillissant Lance-Roquettes Unitaire, l’armée française a retenu THUNDART, la solution proposée par MBDA et Safran Electronics & Defense, et est entrée avec eux en négociations exclusives. Deux mois plus tôt, le 14 avril, un premier tir de la munition avait déjà eu lieu depuis l’île du Levant, dans le Var, avec le concours de DGA Essais Missiles. Ce calendrier serré en dit long sur l’urgence ressentie du côté français : doter l’armée de Terre d’une capacité de frappe dans la profondeur crédible, et le faire avec des industriels nationaux.

Derrière l’acronyme se cache un enjeu qui dépasse la simple question d’un nouveau matériel d’artillerie. C’est tout un pan de la doctrine française du feu longue portée qui se redessine, dans un contexte où la guerre en Ukraine a rappelé brutalement combien ces capacités pèsent sur un champ de bataille de haute intensité.

Le LRU, une capacité précieuse mais à bout de souffle

Pour comprendre l’importance de THUNDART, il faut revenir sur ce qu’il remplace. Le Lance-Roquettes Unitaire est la version française du M270 américain, ce lanceur chenillé bien connu sous le nom de MLRS. Sur les 57 exemplaires que la France a possédés, seuls 13 ont été modernisés au début des années 2010 pour tirer la roquette guidée M31, d’une portée d’environ 70 à 80 kilomètres. Ces engins équipent le 1er régiment d’artillerie et ont été employés au Sahel comme dans la posture de réassurance sur le flanc est de l’Europe.

Le problème tient en deux mots : usure et rareté. La flotte est réduite, elle vieillit, et la France a cédé plusieurs LRU à l’Ukraine depuis 2022, ce qui a encore amenuisé un parc déjà famélique. À cela s’ajoute une dépendance gênante. Les roquettes M31 sont des munitions américaines, soumises au bon vouloir de Washington pour les exportations comme pour leur emploi. Pour une armée qui revendique son autonomie stratégique, c’est un point de friction réel.

Le programme FLP-T : une compétition très française

THUNDART n’est pas sorti de nulle part. Il répond à un programme lancé par la DGA en 2023, baptisé Frappe Longue Portée Terrestre (FLP-T). L’objectif affiché : disposer d’ici 2030 d’une capacité capable de frapper avec précision à 150 kilomètres, soit environ le double de la portée actuelle du LRU.

Deux équipes industrielles se sont affrontées sur ce marché. D’un côté, MBDA associé à Safran Electronics & Defense, avec THUNDART. De l’autre, Thales et ArianeGroup, qui ont présenté en mai 2026 leur munition balistique FLP-t 150 et leur lanceur X-Fire, après un premier tir réussi de leur côté. Les deux propositions visaient la même cible et promettaient une mise en service vers la fin de la décennie. C’est finalement le couple MBDA-Safran qui l’a emporté, du moins au stade des négociations exclusives, ce qui ne vaut pas encore contrat signé.

Le point le plus commenté reste le refus implicite du HIMARS américain. Lockheed Martin proposait son lance-roquettes léger, déjà éprouvé en Ukraine et adopté par plusieurs armées européennes. La France a préféré une voie souveraine, quitte à accepter un calendrier plus long et un vrai pari industriel. Ce choix s’inscrit dans une logique constante de Paris depuis des décennies : garder la maîtrise de ses systèmes d’armes critiques, surtout lorsqu’ils touchent à la frappe dans la profondeur.

Ce que propose THUNDART concrètement

Sur le plan technique, THUNDART se présente comme une solution complète, pas seulement une roquette. Le lanceur repose sur un camion Scania 8×8, capable de rouler à 80 km/h, et emporte huit roquettes prêtes au tir. Cette mobilité sur roues est un choix assumé. Un lanceur sur camion se déplace plus vite et coûte moins cher à entretenir qu’un engin chenillé, ce qui facilite la tactique du tir et repli, si utile face aux contre-batteries modernes.

Le guidage de la munition s’appuie sur le savoir-faire de Safran en armement air-sol, avec un kit dérivé de l’AASM, ce kit de précision qui équipe les bombes françaises. Navigation inertielle, recalage en vol, options laser et infrarouge : l’idée est d’atteindre une cible à 150 kilomètres avec une précision métrique, y compris contre des objectifs durcis.

L’architecture du système a été pensée pour s’intégrer nativement aux systèmes d’information de l’armée de Terre, en particulier le système de gestion des feux ATLAS. Cette compatibilité n’est pas un détail. Une frappe longue portée ne vaut que si elle s’insère dans une chaîne de renseignement, de désignation et de commandement réactive. La conception modulaire du panier de munitions ouvre par ailleurs la porte à d’autres types de projectiles et à une intégration sur d’autres plateformes, ce qui intéresse directement les clients export.

MBDA et Safran : une alliance industrielle structurante

Le volet industriel mérite qu’on s’y arrête. MBDA et Safran prévoient la création d’une coentreprise détenue à parts égales, dédiée au développement de THUNDART et de ses évolutions futures, comme l’augmentation de portée ou l’enrichissement des capacités du système. Une structure à 50-50 traduit une volonté de partager les risques comme les bénéfices, et de pérenniser la coopération au-delà du seul contrat initial.

Autour des deux groupes gravite un tissu de partenaires : Scania France pour la base roulante, mais aussi CMAR et Essone parmi les industriels associés au lanceur. La production s’accompagnera de recrutements sur plusieurs sites, notamment Bourges, Saint-Médard-en-Jalles, Selles-Saint-Denis et Le Plessis-Robinson pour MBDA, ainsi que Fougères, Éragny et Montluçon pour Safran. Pour des territoires souvent dépendants de quelques grands employeurs, ces emplois pèsent économiquement et politiquement, bien au-delà du seul cadre militaire.

L’enjeu de fond : pourquoi la frappe dans la profondeur revient au centre

Pourquoi tant d’attention pour un lance-roquettes ? Parce que la frappe dans la profondeur est redevenue centrale. Pendant les opérations de contre-insurrection des années 2000 et 2010, ces capacités paraissaient secondaires. La guerre en Ukraine a balayé cette idée. Les frappes de HIMARS sur les dépôts de munitions, les postes de commandement et les ponts russes ont montré qu’une artillerie longue portée précise pouvait désorganiser un adversaire bien au-delà de la ligne de front.

Frapper à 150 kilomètres, c’est se donner les moyens d’atteindre la logistique ennemie, ses centres nerveux et ses réserves, sans exposer ses propres troupes au contact. Dans une doctrine française qui valorise l’autonomie d’appréciation et la liberté d’action, posséder un tel outil sans dépendre d’un fournisseur étranger change la donne.

Cette ambition s’articule aussi avec le niveau européen. Le programme ELSA, initiative continentale sur la frappe longue portée à laquelle la France participe, dessine un horizon où les Européens chercheraient à combler leur retard collectif dans ce domaine. THUNDART pourrait y trouver une place et viser plusieurs marchés alliés qui expriment des besoins comparables. Reste à voir comment se concilieront les ambitions nationales et la coopération européenne, deux logiques qui ne marchent pas toujours du même pas.

Perspectives : un pari encore à confirmer

Soyons clairs sur le statut réel du dossier. À ce jour, il s’agit de négociations exclusives, pas d’un contrat ferme ni d’une mise en service. Le premier tir d’avril 2026 valide une étape, mais le chemin entre un essai réussi et un système produit en série reste long. Les retards et les surcoûts sont la norme plus que l’exception dans les grands programmes d’armement, et THUNDART n’y échappera pas forcément.

Plusieurs questions restent ouvertes. La cible de 150 kilomètres sera-t-elle tenue, ou faudra-t-il composer avec des portées intermédiaires au départ ? Le calendrier 2030 résistera-t-il aux aléas budgétaires et techniques ? Et surtout, quelle quantité l’armée de Terre pourra-t-elle vraiment acquérir, sachant que la masse compte autant que la qualité dans un conflit de haute intensité ? Treize LRU suffisaient pour une posture de réassurance, ils seraient dérisoires dans une guerre majeure.

Une chose paraît acquise : la France a choisi la souveraineté plutôt que la facilité. Reste à transformer l’essai, au sens propre comme au figuré. L’industrie tricolore tiendra-t-elle le rythme face à la pression opérationnelle et à la concurrence des solutions sur étagère ? C’est sans doute la vraie question des prochaines années.

Source : MBDA, communiqué de presse du 16 juin 2026, MBDA et Safran en phase finale pour fournir THUNDART, la future capacité française de frappe longue portée terrestre.